Une année dans la vie d’une agricultrice bio

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© Mathilde Lacassagne

Il y a dix ans, Mathilde Lacassagne a repris la ferme de Capellet à Trentels, dans le Lot-et-Garonne, pour y pratiquer de la polyculture biologique. Ses vergers lui procurent les fruits des confitures et sorbets qu’elle concocte et ses prairies nourrissent un troupeau de brebis.

Jusqu’en 2005, Mathilde Lacassagne avait eu pour principal métier… de s’occuper de ses trois enfants. Sa conversion à l’agriculture a nécessité une formation pour obtenir un Brevet Professionnel Responsable d’Exploitation Agricole (BPREA) et six mois de stage en ferme. Aujourd’hui, Mathilde gère la ferme de Capellet et y effectue la plus grande partie du travail seule. Elle cultive sur 15 hectares les fruits qu’elle transforme en confitures et sorbets, produit des pruneaux mi-cuits, et élève aussi des brebis. Au gré des saisons, ses activités, sans relâche, suivent le rythme des plantes et des bêtes.

Printemps, saison des vergers 

Le gros pic d’activité a lieu en mars et en avril, lorsqu’il faut entretenir les vergers et greffer les pruniers et les cerisiers. L’herbe qui a poussé entre les arbres fruitiers est broyée, afin de limiter la concurrence de nourriture entre les arbres et les végétaux du sol. Les drageons aux pieds des pruniers sont coupés. Des rameaux de pruniers d’Ente – cette fameuse variété qui sert à faire les pruneaux d’Agen – sont greffés sur un porte-greffe, arbre vigoureux appelé prunier myrobolan. Le myrobolan, enraciné dans le sol, sert de support et donne sa vigueur au greffon qui est transplanté dans sa tige. Sa sève alimentera les fleurs et les fruits. Pour les cerisiers, on utilise un porte-greffe nanifiant, afin que les arbres ne poussent pas trop haut. En effet, les vergers de Mathilde sont piétons, c’est-à-dire que la récolte se fait à la main, et non à la machine, depuis le sol.

En mai, ne fais pas ce qui te plaît ! Les moutons sortent de la bergerie profiter des cinq hectares de prairies. Les cinquante brebis et l’unique bélier sont tondus. La laine servira à l’isolation des maisons, sa vente n’est qu’occasionnelle. Les bêtes, elles, sont vendues quand elles ont atteint le poids requis pour un usage comestible. Vers le 10 mai, le mois de la récolte des cerises commence. Mathilde cultive 300 cerisiers sur 1,2 hectare, qui donne environ 2 tonnes de cerises. Pour la cueillette, elle embauche une demi-douzaine de personnes : une personne cueille environ 10 kilos par heure. « Jusque mi-juin, je me lève cerise, je pense cerise, je mange cerise, je me couche cerise », incante Mathilde. Car il ne suffit pas de récolter : il faut aussi vendre et expédier.

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© Mathilde Lacassagne

Foin et fruits d’été

Vient l’été. En juin, le foin est fauché une première fois. Il y en aura trois autres récoltes avant fin août. Juillet est le mois des fruits. Les abricots sont cueillis en premier, les reines-claudes et les coings ensuite, que Mathilde part vendre au marché le vendredi. Entre mi-août et mi-septembre, les prunes d’Ente, destinées au séchage, sont mûres à leur tour. Mathilde, aidée seulement d’une autre personne, les récolte par secouage des arbres, en plusieurs passages sur l’hectare de pruniers. Le séchage se fait au fur et à mesure de la récolte, chez un collègue agriculteur bio, Mathilde n’étant pas équipée d’un four. Les prunes, une fois lavées, triées et calibrées, sont enclayées, c’est-à-dire déposées sur des claies. Empilées les unes sur les autres sur des chariots, les claies passent dans un tunnel de séchage : pendant 18 à 24 heures, les prunes sèchent à 72°C dans un four à gaz, fortement ventilé.

Mathilde s’est spécialisée dans les pruneaux mi-cuits, par opposition aux pruneaux secs. Ces derniers se conservent à l’air libre mais, séchés à 20% de leur humidité, ils sont durs. Pour la vente, ils sont donc ré-humidifiés à l’eau sucrée. Les mi-cuits, eux, séchés moins sévèrement jusqu’à 35% de leur humidité, conservent une part de leur jus naturel. Pour les pasteuriser, ils passent à nouveau pendant deux heures au four, à 60°C, sur les mêmes claies.

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© Mathilde Lacassagne

Foires automnales 

En septembre, à l’heure où les écoliers font leur rentrée, ça sent plutôt la clôture d’un cycle, pour Mathilde. Les fruits ont tous été récoltés ; les cerisiers ont été taillés (pour les pruniers, la taille se fait en hiver). Il faut préparer les terres pour accueillir les nouvelles semailles. S’il reste du foin, le couper. Mais l’automne est surtout la période des foires, le week-end. Puis, en novembre, il faudra rentrer les brebis dans la bergerie et préparer le fumier, en attendant l’agnelage en décembre.

Durant tous ces mois a eu lieu en parallèle la fabrication des confitures et des sorbets. Dans des bassines en cuivre, Mathilde prépare à l’ancienne des confitures de coing, pruneaux, tomate, pastèque, abricot, reine-claude parfumées à la vanille, à l’orange, à la cannelle ou avec des noix ou autres fruits secs : au total, 3500 pots par ans. Les sorbets sont aux pruneaux, aux coings, aux cerises, aux abricots, à la menthe, au citron ; au cassis et aux fraises encore, grâce à des fruits achetés à d’autres producteurs bio. Le sucre, par ailleurs, est lui aussi issu de l’agriculture biologique.

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© Mathilde Lacassagne

Des machines et des hommes

Cinq congélateurs sont nécessaires pour la conservation de ces sorbets. Ils font partie des machines dont Mathilde a dû s’équiper. À l’achat de la ferme, tout était sur place, pour ce qui est des machines agricoles. Il a fallu cependant acheter un tracteur nouveau, un atomiseur, un andaineur (machine qui sert à faire des tas de foin qu’on presse ensuite pour faire des boules). Même avec ce matériel de meilleure qualité, il y a toujours des problèmes et des réparations à faire juste au mauvais moment. « Les agriculteurs sont souvent aussi des mécanos, dit Mathilde, c’est un talent qui me manque ! »

Parmi la multiplicité des tâches que son activité induit, elle aime particulièrement l’aspect des relations humaines. Le mardi matin, en juillet et août, elle ouvre la ferme à la visite. Une journée portes ouvertes a lieu début août. Extra-muros (enfin, extra-campos !), elle se rend, outre aux marchés et foires, à Clermont-Ferrand et dans la Drôme pour des salons bio, et à Paris une fois par trimestre, pour livrer et rencontrer ses clients. Le filon parisien lui a été ouvert par l’Amap de Bagnolet. Désormais, elle vend aussi ses produits dans une Biocoop du 12e, dans une Amap du 20e, à Coopaparis, Univers local et l’Indépendante, dans un marché à Bagnolet et à Fontenay-sous-Bois. Il y a de plus en plus de demande à Paris, alors qu’à Angoulême et à Bayonne, ses ventes baissent.

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© Mathilde Lacassagne

Contraintes et convictions

« Il est vrai que je n’arrive pas à me dégager de salaire de cette activité intense, mais ce qui compte pour moi, c’est de vivre selon mes convictions dans un cadre qui me plaît », explique Mathilde. Ce n’est pas pour autant qu’il faut négliger l’équilibre économique. Etablir le prix de chaque chose demande une réflexion délicate en relation avec la quantité produite et le travail requis. Faudrait-il limiter la large gamme de confitures préparées ? Combien de soirées faut-il consacrer à se faire connaître, à produire un flyer ?

Le temps est d’autant plus compté que les tâches administratives ne cessent d’augmenter. Pour conserver le label bio, par exemple, chaque production a un cahier de traçabilité dans lequel il faut tout consigner. Lors du contrôle annuel qui peut avoir lieu à tout moment, les inspecteurs épluchent comptabilité et cahiers, et vérifient le stock. Le label bio coûte à Mathilde 460 euros par an HT (pendant les trois premières années de conversion, le coût du label est pris en charge). Mais, malgré le travail administratif et le coût qu’il implique, Mathilde croit fermement en la nécessité de ce label : « Il est la seule preuve objective d’une agriculture suivant les critères biologiques. Si je puis me permettre, je trouve que Coopaparis ne devrait pas vendre de produits dits bios sans label ».

Membre d’une association de femmes paysannes, Mathilde milite activement pour une agriculture familiale et biologique : « Tout le monde à la campagne ! Tout le monde en bio ! » est sa devise, avec une définition pleine d’humanisme : « L’écologie, c’est aimer les autres ».

Propos recueillis par Ariane Wilson

 

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